Gloire aux Endormis à la Loge

Expérience sensorielle, à la fois lecture et pièce de théâtre jouée par deux comédiennes brillantes, et portée par une mise en scène en forme d’expérience visuelle et sonore, « Gloire aux Endormis » à la Loge  est  un spectacle dont on ressort épaté, réjoui et- c’est rare et si bon, plus riche, différent peut être. Et véritablement une magnifique découverte, ce à bien des égards.

Découverte d’un écrivain d’abord: Sigismund D. Krzyzanowski, écrivain russe inclassable, écrasé par la dictature stalinienne,  jamais publié de son vivant. Les éditions Verdier, dans une collection dirigée par Hélène Châtelain  s’acharnent à exhumer du néant ses textes , traduits en français par Anne-Marie Tatsis-Bottom et Catherine Perrel…. Et combien ont-elles raison! car cette brève rencontre avec Sigi K. (appelons le par son petit nom, ce sera plus simple) laisse entrevoir un auteur à la plume jubilatoire, aussi acide et cynique que tendre et poétique, doué d’un imaginaire fructueux et fantastique.

Deux de ses nouvelles nous sont ici présentées: Le « rassembleur de fissures » – où « le fil du temps n’est pas continu, l’existence n’est pas ininterrompue,« le monde n’est pas plein », mais fissuré, éclaté en une infinité de morceaux étrangers les uns aux autres » et « La houille jaune »- dans laquelle est imaginé dans le cadre d’une crise énergétique majeure, une moyen de transformer la haine humaine en énergie,   dévoilent deux facettes de Sigi K. , l’une empruntant la voix d’un conte philosophique et étrange, l’autre celle de la fable cynique et fantastique. Il y a chez lui du Voltaire un peu, du Maupassant, du Kafka, de l’Orwell… Tout cela sans que l’on soit capable de le situer dans une quelconque filiation littéraire.

Découverte ensuite d’une mise en scène atypique, qui collant au texte et à ses strates de significations, lui offre une niveau sémantique supplémentaire à travers un dispositif visuel et sonore qui, grâce à un décor minimal, devient décor lui-même et nous permet d’entrer dans une appréhension globale des récits. Lumières, ombres et voiles, projections vidéos rappelant camera obsura et chronophotographies animées, bruitages et musiques nous plongent dans un univers complet et nous amène, ce malgré l’économie de moyens, à un véritable périple sensoriel.

Catherine Hirsch et Chloé Oliveres, à la fois et tour à tour, narratrices et actrices des deux récits, imposent toutes deux une présence scénique remarquable et sans fausse note. Chloé Oliveres, en particulier, se donne intégralement à son jeu, quitte parfois dans « la houille jaune » à exagérer- sans verser dans l’outrance,  les gestes comme dans les films muets de Chaplin, pour rendre compte de l’absurde de la situation. Leur diction parfaite nous laisse tout le loisir d’apprécier en même temps que leur prestation le texte ciselé et le très réussi travail de traduction. Des textes complexes et touche à tout (sciences, philosophie, politique, société, poésie) qui de fait offrent une vision kaléïdiscopique du monde et ouvrent tout un champ de réfléxions possibles, ce dont rend compte comme par effet miroir, le dispositif scénique.

Avec ce dyptique fascinant, la compagnie Neutrino réussit le pari d’un spectacle stimulant et fort, qui invite à la curiosité et à la réflexion sans pour autant être poseur.

A voir à la Loge les 03 Février à 21H00 / 04 Février à 21H00 / 09 Février à 21H00 / 10 Février à 21H00 / 11 Février à 21H00

A noter Samedi 6 février à 15h / Rencontre autour de S. D. Krzyzanowski avec l’équipe du spectacle
En présence d’Anne-Marie Tatsis-Bottom et Catherine Perrel, traductrices / Élodie Chamauret et Vincent Ozanon, comédiens et metteurs en scène
Entrée libre

A propos de l'Auteur

Touche à tout, curieuse et passionnée, elle crée Not for Tourists en août 2008 pour d'obscures raisons. Rédactrice en chef tyrannique, elle torture les autres membres de NFT en multipliant les phrases alambiquées de 15 lignes, les tags à rallonge et les néologismes de son cru. Fan de trucs musicaux bizarres qui ont des noms avec "post","new", elle aime avant tout être surprise et touchée par la musique et déteste les groupes calibrés FM. Mais par contre, elle aime aussi la compote, les shorts, les boots noires et les jolis barmen