Fable chorale qui prend comme fil conducteur la chirurgie plastique, qu’elle soit réparatrice ou esthétique, Dysmopolis est une pièce forte, provocante, souvent choquante, parfois drôle, et ce toujours là où on ne l’attend pas, ne versant jamais dans le sensationnalisme ni dans la complaisance.
Ancrée dans notre monde par différents effets de réels tels ce téléprésentateur vulgaire et grotesque, ces groupes de parole gourouesque ou un série de comics, Dysmopolis donne à voir un monde d’anticipation proche où l’obssession de la beauté, déjà très forte dans nos sociétés contemporaines, n’a fait que s’accentuer jusqu’à devenir pour la plupart valeur fondamentale.
Plusieurs parcours, plusieurs histoires, toutes reliées par ce fil conducteur qu’est la psychose de la beauté physique ou le dégoût de soi parce que l’on n’est pas « conforme » aux standards s’entrecroisent dans un montage serré et cinématographique (effets de fondus au noir, de fondus enchaînés, de split screen…) évoquant des films comme Magnolia ou Collisions.
La « vierge du Botox » : habituée de la chirurgie esthétique pour gommer chaque marque du temps. En apprenant qu’elle est atteinte d’une maladie mortelle et elle décide se faire à nouveau opérer pour faire un cadavre parfait. Une jeune femme greffée du visage à la suite d’un accident, va t-elle supporter de se retrouver avec le visage d’une autre? Une autre, ravagée par une dysmorphobie qui a gagné à un jeu de téléréalité la possibilité de faire rectifier ce physique qu’elle estime insupportable et qui, suite à une changement de programme, se voit retirer ce « cadeau ». Shadowman, héros de comics, qui a le pouvoir de rendre beaux les bons, et affreux les méchants. Un homme d’affaires, collectionneur de prothèses pour les Gueules Cassées de la Grande Guerre, et lui même amateur de chirurgie esthétique qui comprend que son médecin le modèle à sa propre apparence. Un homme, un peu gourou, un peu psy qui organise des séances de réunions façon alcooliques anonymes pour les laids…
Tous sont des victimes (ou des complices?) d’une société violente et mortifère, malade de l’apparence, pour qui la beauté semble être devenue le seul critère de prospérité.
Absurde et dramatique, pleine d’excès et chargée d’affects souvent ambigus, ces histoires cheminent sur scène à travers différents modes narratifs, 1ère ou 3ème personne, voix off et in, discours et récit… Les quatre talentueuses comédiennes incarnent différents rôles, masculins ou féminins, passant de l’un à l’autre par une simple modification de costume et surtout avec un certain art du changement de registre et ce sans outrance ni exagération.
Elles parlent certes, chantent aussi, bruitent, modifient leurs voix en écho à cette diversité des procédés narratifs.
Ava Hervier excelle en particulier là dedans notamment dans son incarnation de la Vierge du Botox, personnage que l’on devine complexe, apparement superficiel mais en fait puissament profond et intrigant.
Peu de décors (des blocs lumineux déplaçables et superposables) mais un énorme travail dans les textures et les plans et transparences et un accompagnement acoustique discret mais omniprésent et toujours adéquat rendent compte des différentes ambiances, des différents lieux sans pour autant les situer dans un espace clairement défini, comme pour mieux nous interroger et nous perdre.
Assurément, Dysmopolis offre une vision dérangeante mais traite le sujet d’une manière vraiment singulière et désamorce au fur et à mesure et avec beaucoup d’intelligence toutes nos attentes. On aurait pu craindre tout autant de la provocation gratuite qu’une charge trop appuyée et moralisatrice. Il n’en est rien, sans doute parce Dysmopolis échappe à toute volonté de recherche documentaire et s’inscrit dans une dimension somme toute fantasmagorique et un univers baroque et l’ont est à la fois fascinés et terrifiés par cette fable dont personne ne ressort vraiment vainqueur.
Si le rythme soutenu de la pièce ralentit malheureusement un peu sur le dernier quart d’heure, il n’en reste pas moins que Dysmopolis s’impose dès cette première comme une création remarquable qui offre une réflexion vive et alerte sur une problématique délicate et complexe. On ressent clairement combien Laurent Bazin et ses comédiennes s’y sont investis et on vous encourage à y précipiter.
DYSMOPOLIS
Tarif spécial pour les lecteurs de Not For Tourists les 3, 4 et 9 mars: 1 place achetée= 1place offerte
Texte et mise en scène : Laurent Bazin 03 Mars à 21H00 / 04 Mars à 21H00 / 09 Mars à 21H00 / 10 Mars à 21H00 / 11 Mars à 21H00 / 16 Mars à 21H00 / 17 Mars à 21H00 / 18 Mars à 21H00 / 23 Mars à 21H00 / 24 Mars à 21H00 / 25 Mars à 21H00
Avec : Audrey Bonnefoy, Ava Hervier, Célia Kirche et Céline Toutain
Assistante à la mise en scène : Chiara Collet Scénographie : Bérengère Naulot
Accessoires et masques : Manon Choserot
Création sonore : Alicya Karsenty Lumière : Sissi Guoi.
Vidéo : Yragael Gervais. Maquillage : Faustine-Léa Violleau
Photographie : Svend Andersen Musique : Nicolas Beguet-Guerrero
Création graphique : Gabriel Quillacq Administration : Agnès Courtay
Durée : 1h 40







