Peut être depuis le film de Jarmush qui lui donnait la part belle, le (free) jazz éthiopien connaît il un engouement assez inespéré pour un pays qui nous semble, en bons occidentaux ethnocentristes, complètement exotique. C’est tant mieux car le cuivre a la sauce Négus est aussi envoûtant qu’enthousiasmant.
Ce samedi au Café de la Danse, j’ai découvert le père fondateur du free jazz éthiopien : Getatchew Mekuria, 84 ans au compteur et une énergie à faire pâlir n’importe quel trentenaire… Père fondateur? Oh que oui! en effet, lorsqu’en 1947 quand Mekuria s’initie au saxophone et commence à dévelelopper un style très personnel, le free jazz n’existe même pas où que ce soit! (« La date de naissance du free est plutôt considérée comme étant les années 1959/1960« dixit Wikipédia!). Il est le précurseur d’un genre musical d’avant-garde nommé Shellele. Il s’agit en fait d’une déviation toute personnelle d’un chant guerrier traditionnel, zébré de riffs de sax sauvage, proche du free-jazz afro-américain du début des 70’s… Etonnant, non? Tout autant que le fait que le style n’a pas pris une ride et qu’il a gardé toute sa force créative, sa puissance sensible et dynamisante.
Mekuria qui n’a pas peur des métissage s’est associé avec le groupe de post punk expérimental hollandais The Ex., eux aussi vieux briscards dans leur genre mais à une moindre mesure car le groupe s’est formé en 1979 et est considéré par des groupes comme Sonic Youth ou Fugazi comme une influence majeure. A l’origine punk et anar, le combo a exploré toute une palette de styles (jazz, musique improvisée, musique africaine, noise rock)… Leur rencontre avec Mékuria n’est peut être pas si fortuite que ça et en tout cas, le résultat n’a rien d’artificiel, rien à voir avec l’association de Franz Ferdinand avec l’orchestre POLYRYTHMO.
Il ne s’agit pas ici pour les uns d’accompagner les autres avec leurs instruments et leurs façons de jouer mais bien plus de développer une véritable complicité et créer ensemble un univers musical commun. Ce à quoi ils parviennent de manière totale, créant une véritable osmose. De commun, ils avaient déjà ce goût prononcé pour les voyages et expérimentations sonores: ensemble, ils montrent que chacun ont, chevillé au corps, un esprit et d’un dynamisme fondamentalement punk qu’ils savent rendre communicatifs.
Beaucoup d’entre nous en effet enchaînions avec une après midi à la Villette Sonique et étions bien contents de nous poser dans les gradins du Café de la Danse…. Pourtant, dès le second morceau, impossible de résister à l’imparable groove rock de groupe et de ne pas rejoindre la fosse pour danser… Phénomène extrêmement rare dans cette salle et pour un public parisien qui rechigne toujours à exprimer corporellement son enthousiasme. Le combo déploie une vitalité scénique hors du commun et livre une musique extrêmement riche avec beaucoup de talent.
De violentes syncopes et saccades rock en langoureux chaloupements orientalisants, il traverse, parfois dans le même morceau le spectre quasi intégral des rythmiques, en mêlant la dimension organique de la musique traditionnelle au côté rentre-dedans et frontal du punk expé… Mékuria fait montre d’un brio tout particulier sur les accélérations (époustouflantes) et embarque avec lui tout le groupe. Pour ma part, j’apprécie énormément les morceaux où le chanteur de The Ex tape dans le registre du spoken word tout en laissant exploser les cuivres et tonner les guitares.
Les larsens de celles-ci s’acoquinent incroyablement bien la langueur ou la tonitruance des saxos pour créer une musique qui, qu’elle soit sensuelle ou plus fragile, voire émouvante, provoque irrémédiablement un sentiment de bien être. Du déhanchement sensuel à la transe épileptique, le spectateur vascille sans cesse entre différents ressentis physiques et psychologique et s’enfièvre tout autant que ne le fait le groupe. Lorsqu’un danseur d’Eskesta investit la scène, il ne manque pas de susciter autant d’admiration que d’excitation sur un public qui cherchait depuis le début comment donner une illustration gestuelle de la musique et trouve enfin une réponse dans ses mouvements dissociés et saccadés d’une maîtrise incroyable…Et lorsqu’il invite le chanteur de The Ex à l’imiter dans une sorte de danse guerrière, on s’émeut presque de la complicité qui unit ces deux artistes.
Getatchew Mekuria & The Ex nous ont offert un magnifique moment de partage et d’intelligence musicale. On aurait voulu que cela dure encore des heures, grisés par ces rythmiques qui résonnent au plus profond de nous.
Getatchew Mekuria & The Ex joueront le 7 août à la Plage de Glaz’Art: ne les loupez pas!













